«Le remède est dans la cause.»
Hippocrate (env. 460 - 370 av. JC)

De mauvais locuteurs

Communiquer avec son chien.
Voilà une chose tellement banale qu’elle ne mériterait sans doute pas un article, tant il nous semble évident que le chien nous comprend, voire même qu’il précède nos désirs, tandis que nous-mêmes comprenons à l’évidence tout ce qu’il souhaite nous « dire ».

Le chien est l’un des seuls animaux à nous regarder dans les yeux, et ses mimiques faciales, notamment au niveau des yeux, sont si … expressives !

L’empathie entre Homo sapiens et Canis familiaris est légendaire.

Et pourtant.
Avec d'un côté nos anthropomorphismes et (surtout) notre anthropocentrisme, et de l'autre le chien avec ses codes tout simplement canins, la communication est rarement aussi idyllique, aussi juste, aussi réelle, qu’elle pourrait le sembler.
La faute aux différences interspécifiques des modes communicationnels.
Ces modes ne sont pas réellement incompatibles, seulement si terriblement différents.

Prenons un exemple simple :
En notre absence, le chien s’est livré à des dégradations ; nous rentrons chez nous et découvrons le carnage ; le chien est caché, donc « il sait qu’il a mal fait » ; nous le découvrons la queue basse et le regard fuyant, donc il a « une attitude de coupable ; une attitude de soumission » ; ensuite nous le grondons en lui parlant comme à un enfant tout en lui montrant du doigt toutes les « bêtises » qu’il a faites.
Logique, évident, imparable.
Humain.

Et totalement faux.

Tout d’abord la notion de bien et de mal est purement culturelle (et varie d’ailleurs au sein de l’humanité même, au gré des âges, des cultures, des ethnies et des contrées) ; ensuite « l’attitude de culpabilité / de soumission » est une simple attitude d’apaisement devant notre courroux ; pour continuer nous utilisons de nombreux mots dont le chien ne peut en aucun cas extraire le sens réel, tout au plus distingue-t-il la tension qui se dégage du discours et de l'attitude corporelle de son propriétaire ; pour finir le chien ne montre jamais rien de la patte antérieure à ses congénères, et donc lui désigner quoi que ce soit du doigt est sans valeur pour lui : il dirigera plus volontiers son attention vers là où se porte notre propre regard.

Pour preuve ces expériences, réalisées sous contrôle scientifique, qui ont démontré que si le désordre est accompli par les propriétaires eux-mêmes, le chien présente exactement la même attitude.
En réalité il fait le lien entre le désordre et la colère de ses maîtres, PAS entre ses actions passées, le désordre qui en a résulté et la colère de ses maîtres.

Le chien est incapable de transitivité.
Il sait relier A à B, mais pas A à C si B est une étape intermédiaire.

Ainsi, la plupart des communications interspécifiques homme-chien, même si elles « se passent bien », sont en fait ratées en ce sens que le message a été mal perçu par l’un ou l’autre des locuteurs.

Alors pourquoi est-ce que, au final, la communication est, sinon établie, du moins suffisamment compréhensible pour permettre des échanges interindividuels ?

Tout d’abord parce que les humains ont tendance à adapter leur demande initiale au déroulement réel des événements, à penser que leur vision de la réalité EST la réalité.
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, plus communément appelé Talleyrand, a écrit  : « Si les événements nous échappent, feignons d’en être les instigateurs. »
L’homme le fait très bien, au quotidien et sans même souvent s’en rendre compte.

Si un ordre donné au chien est exécuté « à peu près », avec retard ou « mauvaise volonté », le donneur d’ordre l’oublie très facilement ; pour tout dire presque immédiatement car seul le résultat compte ; ce résultat est là, visible par lui … et par ceux qui l’accompagnent.

L’homme peut alors se glorifier d’avoir un chien obéissant.
Ou du moins qui obéit.
Ce qui présente une très certaine différence.
Anthropocentrisme. Autocentrisme.

Pourtant, la manière dont les événements se sont très exactement déroulés devraient alerter sur l’état d’esprit du chien, son ressenti de la situation, son positionnement dans l’événement.
Un à-peu-près, un retard ou une « mauvaise volonté » dans un schéma dynamique démontrent souvent une certaine crainte de l'avenir immédiat.
Des mouvements lents, des contournements, des « regards ailleurs », des reniflements du sol, des play-bow(1), des bâillements, sont des signaux d’apaisement, démontrant que le chien se sent mal à l’aise vis-à-vis de la situation.

Ensuite, parce que le chien est un être qui a su développer durant des dizaines de milliers d'années des facultés adaptatives exceptionnelles et même sans concurrence dans le monde animal.
Le chien s'adapte, s'accommode et surtout sait vivre dans tous les biotopes.
Il est une véritable « éponge » à sentiments, et aussi un opportuniste-né : ces deux facettes de son mental lui permettent de s'harmoniser, se conformer, se transposer, pour faire face aux situations les plus diverses, voire les plus inattendues.

Le grognement est un exemple également fort intéressant car nombre de propriétaires réprimandent leur chien lorsqu’il grogne.
Il constitue cependant une communication : le chien communique son mal-être, son inconfort, devant une situation qui l’indispose.
Un grognement est donc un avertissement.
Sur « ordre », sur coercition bien plus certainement, il pourra cesser de grogner face aux  situations qu’il ressentira comme anxiogènes.
Certes.
Mais alors il n’avertira plus, d’une part parce qu’il en aura reçu le conditionnement, d’autre part parce qu’il aura compris que cela ne sert à rien.
La suite ?
. . .

Le chien ne dispose pas de nos facultés intellectuelles.
Il ne peut pas, biologiquement, physiologiquement pas, se mettre à notre portée.
C’est à nous de nous mettre à la sienne.
Si certains pensent que cela rime avec « s'abaisser », c'est dramatique.
Soyons dignes de nos compagnons en nous montrant humbles, compréhensifs, aimants et … intelligents.

Le chien et l’homme.
L’homme et le chien.
Deux espèces sans mode communicationnel commun.
Qui cohabitent cependant côte-à-côte, s’apprécient et s’aiment.
Depuis des millénaires.
Fabuleux.


© Laurent Meltzer, Esprit de Chien

(1) Play-bow : littéralement « Arc de jeu » ou encore « révérence ludique » ; attitude d’apaisement et/ou d’appel au jeu consistant pour le chien à arquer le dos avec les pattes antérieures posées au sol et l’arrière-train en hauteur.
Associé à un mouvement latéral rapide de queue et/ou à des frappes répétées du sol par les pattes antérieures, il s’agit à l’évidence d’un appel au jeu ... qui est également, quelque part, un signal d'apaisement.
Sans ces signes complémentaires mais avec en plus des bâillements, il s’agit d’un signal d’apaisement fort.